EAST
From the Afar region and its fierce herdsmen to the old walled city of Harar, with both oriental and african influences, where Rimbaud spent 10 years. Crossed by the Awash river, the East also offers the Bale Mountains and their original forests. Further along, on the high plateau, are two outstanding places of muslim pilgrimage, Sof Omar and Sheikh Hussein.
Du pays Afar et ses farouches pasteurs à la vieille ville fortifiée de Harar, mélange d'Afrique et d'Orient, chère à Rimbaud et Monfreid. Traversé par la rivière Awash, l'Est offre aussi les Monts Balé et leurs forêts originelles. Plus loin, sur les hauts plateaux, deux extraordinaires lieux de pèlerinage musulmans, Sof Omar et Sheikh Hussein.
Pour la troisième fois en deux ans j'arrive à Addis au milieu de la nuit. Le voyage par Londres et Alexandrie est enfin terminé. Addis a changé. En bien. L'aéroport est flambant neuf et les longues avenues sont propres et fleuries.

Pas de miracle cependant, la misère est toujours accrochée à ses quartiers, Bolé, Arat kilo, Piazza. Il y a juste un mieux, perceptible. Je retrouve avec plaisir mon hôtel propre et bon marché, dans une petite rue tranquille de Piazza. Après une journée entre amis à Addis, je prends la route de l'Est.


Awash

Au delà de Debre Zeit et Nazret, la vallée du Rift s'ouvre sur des paysages volcaniques. Le sol est un tapis de tuf noir aride où quelques arbustes prennent par contraste une teinte vert fluo. En quelques heures de route, nous rejoignons la rivière Awash : dans ce décor très sec elle apporte la vie.

Ses chutes sont situées dans une réserve naturelle, au pied du mont Fantale, un volcan en sommeil dont le cratère abrite un lac et offre un panorama superbe. L'Awash est encore plein de force ici, 400 kilomètres avant d'aller se perdre en plein désert, dans le lac Abbé, aux confins du territoire des Afars.

Perdue au fond de ses gorges vertigineuses, la rivière croise la faille du Rift et s'effondre dans un bruit de tonnerre. Le spectacle des cataractes est grandiose. Les animaux abondent à leurs abords : oryx, gazelles de Sommering, hippopotames, phacochères, babouins, colobes d'Abyssinie et la myriade d'oiseaux habituelle en Ethiopie.

Chaque arbre abrite une espèce différente et c'est un vrai régal pour les yeux. Tous les volatiles du monde semblent se donner rendez-vous dans ce pays unique. L'Ethiopie acceuille près de 1000 oiseaux, contre 700 pour l'Europe entière. Beaucoup sont migrateurs et trouvent refuge dans cette forteresse de montagnes vertes.

Le lever du jour éclaire les gorges de l'Awash, belles et encaissées, que l'on domine depuis le camp. Nous traversons la réserve en 4X4 vers les sources chaudes de Filoha, accompagnés d'un garde. Le long de la piste, nous croisons des groupes Afars et leurs troupeaux de chèvres et de chameaux.

Je veux faire quelques portraits mais les femmes et les enfants, pleins de couleurs et de bijoux, craignent mon appareil. Ils imaginent que la photo réduit la taille des gens et des troupeaux. Ce n'est pas faux : aucune image ne peut rendre la vision réelle, mais juste la suggérer. Je m'en rend malheureusement compte à chaque retour de voyage...

La source est d'un accès facile car on repère de loin les palmiers qui l'entourent. L'eau est bien chaude, autour de 40 degrés et nous profitons tous les trois de cette piscine de rêve. Les Afars, qui ont vu arriver le 4X4, ne tardent pas à se montrer. D'abord des femmes et des enfants, puis quatre hommes, fusil et sabre en bandoulière.

Nous sommes sortis de l'eau dare-dare. Après avoir partagés des biscuits, l'atmosphère devient amicale. Tout le monde rigole et je peux faire quelques portraits. L'un d'eux ressemble au Cush de Corto Maltese, par sa coiffure et son air mystérieux. Tous les quatre sont très jeunes. Sur les conseils du garde, nous repartons assez rapidement.

Ces gens farouches et armés n'ont pas une grande réputation de douceur auprès des Ethiopiens, qui, à vrai dire, les craignent. Sur la piste, à nouveau des femmes, très belles, et leurs enfants. Je fais une photo et d'autres hommes déboulent des fourrés. Ca s'échauffe un peu. Rester calme, toujours.


Harar

La gare d'Awash et son buffet d'Aouache datent de la construction de la ligne par les Français. La Compagnie du Chemin de Fer Franco-éthiopien en avait fait une halte importante. Le patron de l'hotel au bord des voies m'assure que Hailé Sélassié et de Gaulle y ont séjournés, il y a quarante ans. Rien n'a bougé depuis.

La route après Awash repart à l'assaut des hauteurs et offre à nouveau les panoramas si poignants d'Ethiopie. Il y a quand même un hic : la tôle commence à remplacer les toits traditionnels et familiers en chaume. Du coup, les huttes ne sont plus rondes mais rectangulaires.

Commencée il y a quatre ans, la route est maintenant complètement bitumée, ce qui relie Addis à Harar en une journée, sans s'arrêter. Elle permet aux paysans de faire acheminer à l'état frais une plante légèrement euphorisante, le tchat, jusqu'à Addis. La plupart ont abandonnés pour elle leurs cultures traditionnelles, sorgho ou tef.

L'argent du tchat leur offre de quoi se nourrir et acheter des toits en métal, qui reflètent le soleil et gâchent un peu les panoramas. En trois ans le décor a changé et l'on ne voit ici plus beaucoup de chaume, qui laissait passer la fumée de l'âtre, au petit matin. Les Ethiopiens sont naturellement indifférents à ces considérations nostalgiques.

Dire-Dawa, la "nouvelle Harar" de l'empereur Menelik, est la seconde ville du pays. Elle date d'un siècle, c'est-à-dire de la ligne de chemin de fer, qui évite soigneusement les abrupts monts Chercher où est nichée Harar. On peut voir la première locomotive des temps héroïques au milieu d'une grande place circulaire, devant la gare.

La ville est agréable, avec ses rues ombragées, son bazar chaleureux et ses femmes enveloppées dans de belles étoffes. Le bon pain et les vieilles 404 bleues et jaunes reconverties en taxis donnent un petit goût de France au voyageur. Djibouti, le port qui approvisionne toute l'Ethiopie, n'est pas bien loin.

De Dire-Dawa, il ne faut pas plus d'une heure pour rejoindre par les collines la vieille et fascinante Harar, le joyau de la Corne d'Afrique. Ses murailles du XVIe siècle s'ouvrent de cinq portes, dont la plus belle est Asmae Diin Bari. Par ces portes entrent les ânes et les chameaux chargés de tout ce que l'Afrique et l'Orient peuvent offrir.

Dans un dédale de ruelles claires, Somalis, Amharas, Afars et Oromos se mêlent depuis que Menelik a conquis la ville en 1852 pour étendre à l'Est l'empire d'Ethiopie. On la perçoit encore mieux, avec ses cent minarets et son enceinte fortifiée, depuis les hauteurs environnantes, au milieu des petits bergers.

Rimbaud n'a probablement jamais habité la belle maison qui porte son nom et accueille son musée. On y trouve des photographies d'époque, ses lettres et ses poèmes retranscrits sur les murs bleus. Arthur n'était pas assez riche pour s'offrir une telle demeure; sa vraie maison demeure un mystère. "Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant".

Harar, le phare de l'islam en Afrique de l'Est resta longtemps interdite aux "infidèles". Rimbaud fut un des premiers à y vivre, après l'anglais Burton. L'atmosphère des ruelles, à la fois animées et tranquilles, est unique. Les marchés musulmans ou chrétiens envahissent toutes les places de leurs couleurs et de leurs senteurs d'épices.

Un service de nettoyage insolite se charge d'éliminer les déchets de la ville. D'abord l'équipe de jour, les faucons, qui planent en permanence juste au-dessus des marchés, à trois ou quatre mètres de hauteur. Ils piquent soudain vers le sol et le frôlent en ramassant de leurs serres l'objet de leur convoitise, au milieu des Hararis indifférents.

Puis viennent les travailleuses de la nuit, les hyènes. Les habitants entretiennent avec elles une relation particulière. Certains les nourrissent à la tombée de la nuit, comme nous donnons du pain aux cygnes dans nos parcs. J'ai d'abord cru à une attraction pour touristes mais à vrai dire je n'en ai pas croisé un seul depuis Addis.

Cette tradition est ancienne et elle a lieu tous les soirs. Aux portes de la ville, deux hommes lancent des cris rauques vers les collines et leurs habitantes silencieuses. Elles arrivent une à une. Les chiens essayent d'abord de les repousser mais ils ne luttent pas dans la même catégorie et décampent assez vite.

J'en compte huit. Elles s'approchent d'un homme assis derrière un grand panier d'osier, qu'il ouvre pour en sortir des morceaux de viande. Une à une, les hyènes s'avancent en poussant de petits cris aigus et d'un claquement sec lui enlèvent la viande des mains. A son invitation, j'essaye à mon tour. Cela va très vite et on ne se rend compte de rien.

Une fois le panier vidé, nous nous éloignons. On ne voit plus que les yeux brillants des hyènes au pied des murailles. Plus tard dans la nuit, quand tout dort, elles entreront dans la ville par ses cinq portes, pour la nettoyer de ses restes. De ma chambre, j'entends leur arrivée au concert d'aboiements qu'elles déclanchent chez les chiens impuissants.



En pays Afar

Nous poursuivons notre route par les monts Chercher, où d'énormes pierres tiennent en équilibre sur les crêtes, donnant à ce décor de collines arides une allure mystérieuse. Mon guide ne veut pas aller plus loin, la piste vers le pays Afar n'est pas sûre en ce moment. Comme prévu nous y entrerons par Mieso, en retournant à Awash par la route d'Addis.

Le pays Afar est plat et sec, d'altitude très basse comparé au reste de l'Ethiopie. La route qui le traverse relie Addis Abeba à Djibouti. Cette artère vitale pour le pays est droite et asphaltée, pour faciliter le passage des camions. Une fois n'est pas coutume, nous fonçons à travers l'air brûlant et des paysages d'Ouest américain.

Sur le bord de la route des tanks russes abandonnés rappellent la guerre civile qui a ravagé le pays il y a douze ans. Il y en a partout à travers le nord et l'est du pays. Les Ethiopiens n'ont aucun moyen de les enlever ou de les démonter, alors ils font un peu partie du décor, parfois jusqu'au milieu des villages.

Peu avant Gewane, une boucle de l'Awash longe la route et se répand en marais couverts de roseaux qui abritent à nouveau de nombreux oiseaux. Des filles Afar habillées de rouge étalent par terre des nattes de roseaux séchés pour les vendre aux routiers. Ils dorment dessus, à la belle étoile, délaissant à juste titre l'hôtellerie de Gewane.

Je m'approche pour faire une photo, les filles se retournent et se cachent le visage. Pas de doute, je suis bien en pays Afar. Le gouvernement a essayé de stabiliser ces farouches populations nomades en construisant un poste et des habitations en dur tous les trente kilomètres. Sans grand succès, vu l'état des bâtiments abandonnés.

Nous dormons à Gewane, qui est en fait un relais où les camions font halte. Leurs chauffeurs y trouvent de quoi se ravitailler et se détendre... Ici, nous sommes loin des hôtels de Bahir Dar ou de Lalibela. L'auberge est sommaire : pas d'eau, pas d'électricité dans la petite chambre en ciment, mais une moustiquaire, précieuse à basse altitude.

J'achète à la boutique des châles de coton, pour les échanger demain contre les portraits que je compte faire. Pour cela, il faudrait au moins que je puisse approcher mais pendant toute la matinée, je vois détaler des femmes et des enfants dés que je mets le pied à terre. Personne ne s'arrête jamais ici. Alors un Blanc...

Après quelques tentatives infructueuses, je change de tactique et fais arrêter la voiture à 200 mètres, pour que les enfants aperçus de loin aient le temps de me voir arriver. Ils détalent quand même, sauf une petite bergère qui veut rester près de ses chèvres. Elle est belle dans son habit coloré et je m'approche, le sourire aux lèvres.

Elle disparaît en courant dans un buisson. En faisant le tour pour la rassurer je l'entends qui sanglote et pousse de petits cris. Elle est morte de peur et moi de remords. Tout ce que je pourrais faire serait pire, même laisser un cadeau pour me faire pardonner. Je m'en vais en méditant sur les bienfaits du tourisme intelligent.

L'Awash et la Mille sillonnent la région et offrent de quoi subsister sur cette terre ingrate aux populations Afars et à leurs troupeaux de vaches et de chèvres. Les hommes sont tous armés d'un sabre recourbé, le jile, qu'ils portent à la taille avec une cartouchière, et d'un fusil en travers des épaules sur lequel ils appuient leurs bras.

Eux nous font bien signe de nous arrêter, mais c'est pour profiter du véhicule et s'éviter quelques kilomètres à pied dans la fournaise. Peu importe, nous en faisons grimper deux à l'intérieur, après qu'ils se soient délestés de toute leur quincaillerie, soigneusement déposée dans le coffre. On n'est jamais trop prudent.

C'est le coup de chance que j'attends depuis deux jours. Les deux Afars sont reconnaissants et m'autorisent à les accompagner jusqu'à leur village de huttes, à 200 mètres de la route, pour faire quelques photos. A ma grande surprise, l'un d'eux parle trois mots de français, appris à Djibouti.

Le village compte une dizaine de huttes basses en osier, dans lesquelles on vit assis ou couché. Comme toujours chez les nomades, l'habitation se démonte et se transporte facilement. Mon arrivée suscite la curiosité, mais je ne sens pas d'hostilité parmi la vingtaine de personnes qui m'entoure.

Trois belles jeunes femmes rigolent entre elles en me regardant, alors je m'approche en préparant mon appareil photo. Elles se réfugient aussitôt dans leur hutte, à la vitesse d'animaux poursuivis entrant dans leurs terriers. Je passe la tête par la porte dans un concert de cris suraigus qui fait éclater de rire tous les hommes.

Ils me faut leur aide pour vaincre les réticences de la belle Saadou. Un peu moins farouche, elle se plante devant sa hutte et se laisse photographier après avoir obtenu un châle que j'ai apporté en cadeau. Pleine de la fierté nomade, elle me toise de sa haute taille et je peux voir dans l'objectif ses yeux noirs me dévisager.

Je fais quelques portraits d'enfants, dont les parents réclament aussi leur dû. Je n'ai pas assez de cadeaux pour tout le monde et pas question de sortir mon portefeuille. Les hommes s'échauffent un peu et se les disputent entre eux, en revendiquant chacun la paternité de mes modèles. Il est temps de partir après avoir salué tout le monde.

Lucy, notre grand-mère à tous, ou grande tante plutôt, puisqu'on a découvert récemment un hominidé plus proche de nous, a vécu ici il y a trois millions d'années. En ce temps-là la région, couverte de forêts et de savanes, était bien plus hospitalière pour celle que les Ethiopiens appellent Denkenesh, "l'illustre".

Nous arrivons enfin à Mille, petite bourgade au bord de la rivière éponyme, à peine plus grosse que Gewane, où nous trouvons de quoi nous rafraîchir. Près de l'eau les troupeaux et leurs gardiens vivent en marge des habitants Oromos de la ville. L'intégration des Afars n'est pas pour tout de suite.

Nous sommes aux portes de leur repaire, la dépression du Danakil. J'ai l'intention de visiter cette immense cuvette désertique plus basse que la mer, où la température s'envole. Mes illusions aussi : la région n'est pas stable et le bureau qui délivre les autorisations me le déconseille et mets des conditions élevées.

Mon guide n'est pas chaud non plus. Il nous faudrait embarquer trois ou quatre Afars armés, en guise de protection, plus un guide, et payer tout ce beau monde dix dollars chacun par jour pendant cinq ou six jours. Tout ça pour aller voir un cratère plein de lave et un lac salé au milieu du sable par quarante cinq degrés.

C'est sûrement très beau mais je renonce. Il y a bien mieux à faire en Ethiopie et c'est partie remise. Nous rebroussons chemin, escortés par des nuées de petits oiseaux, qui forment de longues banderoles ondoyantes au dessus de la route. Direction Addis, puis la douceur verte du pays Amhara et le vertigineux Tigrée, que j'aime tant.
Text and photographs © Bertrand Duquénois 2004-2012 - All rights reserved